Envies d'ailleurs

Cuba (libre)

septembre 28

Depuis toujours, j’entretiens pour les petits pays à fort caractère une curiosité toute particulière. Mon imagination me souffle que la superficie réduite de ces territoires implique une personnalité d’ensemble plus affirmée au mètre carré, et que l’expérience à tirer de leur exploration n’en peut être que plus intense.

Garder l’esprit ouvert. Accepter de se laisser surprendre. S’armer de patience. A Cuba, bien plus que dans les autres pays visités auparavant, on ne peut s’abstenir d’appliquer ces 3 principes. Et c’est ainsi que nous avons débarqué, 4 voyageurs, avides de découvrir cette petite île au caractère bien trempée et pénétrer son âme tourmentée.

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  • La Havane, premières impressions

Une fois n’est pas coutume, c’est à nouveau sous une chaleur étouffante que ce voyage démarre et que La Havane dévoile ses trésors. Accablée par l’humidité ambiante et le soleil des Caraïbes, je me traîne dans les artères animées d’une capitale aux multiples paradoxes, avec la soif d’intégrer au plus vite les codes de ce petit bout de terre.

Une architecture coloniale merveilleusement colorée, de vieilles bagnoles américaines aux couleurs chatoyantes, et une ambiance légère et festive côtoient un extrême délabrement et une iconographie communiste déroutante.

La vieille ville et ses petites ruelles pavées sont un joyaux. On se laisse surprendre par les brocantes regorgeant de babioles incroyables, et on ne se lasse pas de déambuler d’un café à l’autre.

En fin de journée, sous un ciel corail aux reflets bleutés ou sous des torrents de pluie, le Malecon se savoure en terrasse, un cocktail de rhum à la main.

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  • Les casas particulares

Pour se loger à Cuba, la formule la plus répandue est la Casa Particular. Précurseurs du AirBnB, les cubains vous accueillent ainsi chez eux, moyennant la somme de 20 à 40 € suivant le standing de la chambre et le choix d’inclure ou non le petit-déjeuner.

Cafards, moustiques et clim vociférantes mis de côtés, ces logements sont plein de charme et ce sont souvent les hôtes qui font la différence. En ce qui nous concerne, ils ont (presque) tous fait preuve d’une extrême gentillesse.

Gare tout de même aux arnaques. En bon businessman, les logeurs d’une première casa vous orientent chez leurs potes pour les prochaines nuitées, moyennant commission. Et par effet dominos, ces mêmes potes peuvent vous refourguer chez d’autres hôtes. Ne pas avoir peur, donc, de dire que tel ou tel endroit ne convient pas.

  • A La Havane, nous avons rencontré Brian. Il a fait des études d’informatique, mais à Cuba, le tourisme rapporte bien plus. Il habite là, avec ses parents, sa sœur et sa copine. Son accueil est chaleureux et détendu. Il nous indique les incontournables de la capitale et l’on se sent tout de suite à l’aise.
  • A Trinidad, nous sommes reçus dans une première casa mais ne disposant pas des chambres promises par téléphone, notre hôte nous renvoie à un second logement. Quelques 5 minutes plus tard (et 5 minutes à pied c’est long quand il fait 50° tout mouillé et que l’on porte un sac à dos), nous nous retrouvons dans un taudis : une chaleur à mourir, des matelas sans ressorts, des draps d’une propreté douteuse et une chasse d’eau défectueuse. Loin du centre qui plus est. Malgré les avertissements de ces potentiels hébergeurs, « Trinidad est blindé, vous ne trouverez jamais de quoi vous loger, gnagnagni gnagnagna », nous repartons en quête d’une meilleure offre et nous finissons chez Ghislaine (et son papa, sa grand-mère, son arrière-grand-père, sa belle-fille et son petit-fils). Une coquette casa sans prétention dans une petite rue calme du centre, avec rooftop et terrasse protégée. Au même prix. Comme quoi quand on cherche …

Avant de partir pour Camagüey, j’organise notre hébergement là bas chez une amie de Ghislaine. « Mi vida, mi amor ! » Au téléphone, elle a l’air tellement saucée de nous recevoir que son enthousiasme est communicatif et j’ai hâte de rencontrer cette dame si chaleureuse, qui me donne l’impression d’avoir ma grand-mère espagnole au bout du fil.

  • Mais à Camagüey, c’est son mari qui nous trimballe de casa en casa, en quête de place – et d’une commission. Un peu dégoûtée de ne pas avoir vue Madame Mamour, je finis vite par me faire une raison. C’est comme ça, à Cuba =)
    Un mal pour un bien, car c’est finalement Michel qui nous accueille, dans une magnifique demeure coloniale aux tons bleus. Elle y vit avec sa mère et sa fille, Marie.
    Elle connait l’Europe et a même vécu en Italie, alors mariée à un italien. Et puis la vie. Michel est retournée à Cuba et a lancé son affaire, libre et indépendante.
  • A Baracoa, c’est l’apothéose ! Maribel et son mari, Jorge, possède une adorable maison turquoise sur les hauteurs de la ville. Nous avons tout l’étage supérieur et le rooftop, avec vue sur l’océan. Dans ce petit bout du monde, c’est un régal d’écouter Maribel nous raconter ses histoires en sirotant un délicieux jus de goyava préparé pour le petit-déjeuner.
    Leur fille a quitté le pays en passant par l’Equateur, pour rejoindre Chicago, un mois plus tard. Cela fait 3 ans qu’ils ne se sont pas vus. Et ce petit garçon de 7 ans, qui peu à peu se laisse apprivoiser, c’est leur petit-fils, Ale. Lui aussi, cela fait 3 ans qu’il n’a pas vu sa maman. Mais d’ici la fin de l’année, tout devrait rentrer dans l’ordre. Les USA doivent délivrer un visa permanent à sa maman. Elle pourrait ainsi retourner à Cuba sans risque d’y rester coincée, puis de rentrer à Chicago. Avec Ale. Si Dieu veut.

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  • Fidel, le Che, et les autres

Depuis notre arrivée, une multitude d’affiches à l’image de Fidel rendent hommage à l’un des hommes les plus controversés du 20ème siècle.
Le 14 août, c’était son anniversaire, et chaque cubains a affiché sur sa porte un petit message en l’honneur de leur dirigeant. Je nous imagine bien faire de même pour Hollande !

A plusieurs reprises, j’essaie de sonder les cubains, histoire de savoir, de comprendre ce qu’il pense de leur leader, mais tous sans exception restent évasifs.
Fidel, ils l’aiment bien. « Le seul problème à Cuba, c’est qu’on ne peut pas quitter le pays. »

J’ajouterais bien la lenteur administrative, le rationnement, les innombrables messages de propagande.

Cuba libre..pas tellement donc.

Parmi les punchlines les plus répandues, on trouve :

« Controla, disciplina, efficiencia »
« Para Cuba, todo ! »
« La revolucion seguira adelante »
« Socialismo o muerte »
« La unidad es la humanidad de la patria »

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  • Les taxis cubains

Pour se déplacer à Cuba, les options ne sont pas nombreuses. Si l’on sait faire preuve de patience, on peut plus ou moins facilement réserver un bus aux gares routières. Cette solution est à priori la moins chère, mais en haute saison, ils sont souvent surchargés et les horaires peu arrangeants. A 4, nous avons opté pour le taxi.
Entre la vieille Lada imbibée d’essence, la voiture américaine tape-cul des années 50 et la « coche ultra moderna » avec la clim (type Laguna 90’s), le choix n’est pas immense, mais cela peut faire l’affaire.

Il faut s’attendre à négocier dur avec les féroces Jineteros, ces rabatteurs agréés par l’Etat chargés de booker les taxis. A ne pas confondre avec les taxis drivers, qui pour le coup ont tous été adorables et subissent aussi cette espèce de mafia organisée.

Entre ceux qui cherchent à vous entuber, ceux qui ne se pointent jamais au rendez-vous, ceux qui veulent vous faire voyager 5h avec 2 sacs sur les genoux, il y a de quoi devenir fou !

  • Les Jineteros de Trinidad, à force de nous faire tourner en bourriques et de nous poser des ultimatums, se mettent eux-mêmes en porte à faux et ce n’est pas 1 mais 2 taxis qui se pointe au rdv : « Quien baja su precio ? » Idéal pour faire jouer la concurrence !
  • A Santa Clara, le rabatteur est un géant de 2m à qui il manque un bras. Il hurle sur tout le monde avec sa grosse voix, et tente la technique de l’urgence pour nous faire accepter un prix bien plus élevé que celui négocié au préalable. Avec mon espagnol moyen, j’essaie de lui expliquer que si le prix nous importe, la confiance nous importe encore plus, et que du coup c’est mort pour cette fois. Et ça passe.
  • Sur la route de Hoguin, c’est Orlando qui conduit. Dans une vieille Lada qui daube le fuel. Je l’aime bien, il a la tête du type qu’il ne faut pas trop emmerder, mais qui se laisse facilement attendrir. Lorsqu’on discute du prix négocié avec Wilfrido, le rabatteur, Orlando explose. Wilfrido a essayé de l’entuber de 20 CUC. Il se fâche tout rouge, pousse une gueulante au téléphone sur le pauvre Jinetero, et lui promet en gros qu’il va s’en manger une à son retour. Puis il redevient tout doux.
    Orlando est dentiste. Mais dentiste à Cuba, c’est 50 CUC / mois. Avec le taxi, il peut gagner jusqu’à 3 mois de salaire en 1 jour. Le calcul est vite fait..
    Néanmoins, son fils aussi va devenir dentiste. Et joueur de Basket. « A Cuba, on est peu payé mais l’Etat paie tout. » Sauf la route – qui est dégueulasse.
    Je lui parle de Fidel, qui fêtait ses 90 ans la veille. Il se marre quand j’évoque sa mort prochaine : il l’a vu à la TV, ce type a des « cellulos de ninos » !
  • Sur la route de Baracoa, c’est Raul qui reprend le flambeau. Les 2 italiennes qui sont déjà installés dans la voiture ont chacune 2 valises et des sacs à main Louis Vuitton. Pratique pour voyager. Raul emprunte la route de montagne avec son 4×4 tape-cul. Le trajet est parsemé de nids de poule, et pendant près de 7h, il est impossible de dormir. Quelques troupeaux de chèvres, une portée de poussins, et une horde de petits cochons font office d’attraction et nous tiennent éveiller. Raul s’arrêtera même pour nous offrir un jus de coco, avant de reprendre la route dans le sens inverse.

 

  • Les cubains

Surprenants, bourrés de paradoxes, attachants et agaçants, chaleureux et distants, les cubains sont loin de laisser indifférent.

Il y a ceux qui vendent du « quezo » ou des amandes au milieu de nul part sur le bord de la route, ceux qui repeignent amoureusement et sans excès de zèle leur voiture dans la rue, ceux qui se bercent sur leur chaise des heures durant en parlant de révolution, ceux qui font de la muscu sur le toit, ceux qui écoutent la musique à fond sur le trottoir. Il y a cette mamie qui tente de mater son petit-fils à la baguette, ces caissières qui mettent 1000 ans à biper 2 articles, ces beaux gosses comme Yoan, qui le savent et qui draguent sans vergogne, et ce type qui passe sa journée à attraper des pigeons.
Il y a Obri, que nous prenons en stop et qui fabriquent des turbines. Il sent l’alcool et la sueur.
Il y a ces employés de l’EIPHO, entreprise locale (empresa idrolica quelque chose), qui célèbrent on ne sait trop quoi dans un restaurant et nous accueillent à bras ouvert pour leur petite sauterie.

Il y a Gian Paul, italien, pas cubain, mais qui se sent ici chez lui. Gérant d’un restaurant au Canada, il vient là régulièrement pour se trouver une femme. Le genre de type très franc du collier, qui ne s’encombre pas du protocole et n’est clairement pas là pour coller des gomettes. Déroutant mais tellement sympathique. D’autant qu’il nous prête sa voiture pour 24h, et nous permet ainsi de découvrir le fameux Cayo Coco.

Il y a aussi cette employée de station service, dans le bled de Ciro Redondo, qui malgré l’interdiction de son gouvernement et alors que nous étions en panne d’essence, accepte de nous vendre de la « gazolina general » au lieu de la « gazolina especial », vendue exclusivement dans les grosses villes et réservée aux touristes pour ces tarifs « attractifs ».

Sans oublier « Nuestro Heroe », qui nous sauve de l’insolation en nous ramassant avec sa charette sur le bord de la route.

Et puis il y a Michel, Maribel, Orlando, Daiani …

Voilà, c’est ça Cuba. Des sourires et des hommes.

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